Comme accompagnement, je vous mets quoi?

Quand j’étais enfant, cette question, posée obséquieusement par les garçons de café, me plongeait dans un certain désarroi : moi qui mangeais de la viande ou du poisson en très petites quantité et très rarement, je ne comprenais pas qu’on puisse qualifier d’ « accompagnement » ce qui devait être, à mes yeux, l’essentiel du repas. Les pâtes, le riz ou les pommes de terre trônaient, en général, au milieu de l’assiette et, parfois, étaient agrémentés d’un peu de fromage ou par une demi-cuisse de poulet.


Aujourd’hui, j’ai changé de régime et ne considère plus les féculents comme l’alpha et l’oméga de la nourriture ; mon intestin souffrant d’irritation chronique, j’ai dû revoir quelques idées reçues que j’avais en matière de nutrition : la miche de pain avalée éventuellement avec un peu de beurre a fait place à un morceau de steak, complété par un demi-chou-fleur ou par de la purée de pois-chiche agrémentée de citron et d’ail (dans certaines contrées, on appelle ce plat « houmous » mais ça, c’est une autre histoire).


Bien sûr, j’aurais pu choisir une autre voie, celle du véganisme (mon correcteur orthographique propose de remplacer ce mot par « vaginisme » mais je m’en tiens à cet anglicisme désormais éprouvé). J’aurais alors plongé dans mon gosier autant de végétaux que possible afin d’éviter la consommation, très onéreuse, de compléments alimentaires, mais j’ai préféré dépenser mon argent en produits du terroir et soutenir l’économie locale plutôt que de me donner une bonne conscience en m’attribuant des bons points pour la survie de notre planète.


L’essentiel est que mon intestin ne râle plus comme avant après chacun de mes repas et que je ne crie (presque) plus sur ma femme.


Le pianiste-accompagnateur, un plat qui se mange chaud

Avez-vous remarqué ce trait d’union qui accole les deux termes de cette dénomination, comme si le pianiste « en situation d’accompagner » n’était plus pianiste mais quelque chose d’autre, une espèce de créature de Frankenstein, une machine inventée exprès pour une circonstance extraordinaire, qui ne devrait pas exister mais que, ma foi, il faut subir sans trop d’anicroches ?

Deux termes, inséparables comme le sont le soliste et son accompagnateur eux-mêmes. Un couple. Pour le meilleur ou pour le pire. Impossible de faire chambre à part, leur destin est scellé par la partition. Plus que par la partition : par la musique elle-même, ou plutôt par le langage musical qui est le nôtre. Depuis la seconda prattica de Monteverdi. Depuis la nuit des temps en fait, depuis que le barde  chante avec son luth constellé, depuis que la main gauche se pose sur le cœur de la mélodie…


On dit pianiste-accompagnateur, avec trait d’union, parce que, depuis toujours, cette bête-là navigue entre deux extrêmes : entre le pianiste présomptueux, qui se place au centre de l’assiette, maugréant contre la présence à ses côtés d’un autre musicien dont le rôle – horreur – consisterait à donner au public le véritable sens, protéiné, de la phrase musicale. Et, à l’autre bout de cette échelle de l’ego artistique, l’accompagnateur malingre, recroquevillé au creux du gigot, faisant honneur au « plat principal », recouvert de sauce comme pour se faire pardonner son existence.


Et puis, ni-ni, tit for tat, le « collaborative pianist » (en français, l’expression « pianiste collaborateur » n’est pas très heureuse) rentre dans la danse. Plus de plat principal, plus d’accompagnement : dans l’assiette se forment des assemblages congruents aux moments successifs de l’envolée musicale.


Coopération-réciprocité-pardon, ou comment contribuer au bonheur musical

En 1974, un certain Anatol Rapoport, musicien, mathématicien et psychologue, grâce à des études théoriques et empiriques, déduit l'idée que la manière la plus « efficace » de se comporter vis-à-vis d'autrui est de se comporter comme suit :


• Attitude de coopération: dans un premier temps, lorsqu'un individu ou un groupe rencontre un autre individu ou groupe, il a tout intérêt à lui proposer une alliance.


• Attitude de réciprocité: dans un second temps, en vertu de la règle de réciprocité, il convient de donner à l'autre en fonction de ce que l'on en reçoit. Si l'autre aide, on l'aide en retour ; si l'autre agresse, il faut répondre en l'agressant à son tour, au coup suivant, de la même manière et avec la même intensité.


• Attitude de pardon: dans un troisième temps, il faut pardonner et offrir de nouveau la coopération.


Dans le théâtre comique, les serviteurs détiennent toujours la clé de l’intrigue… Et s’il en était ainsi pour les pianistes-accompagnateurs ?


(Source Wikipedia)