Le pianiste « bien-tempéré »

Pianiste-accompagnateur: un être fragile.

    Espèce rare, placée sous la protection du Haut-Commissariat aux Droits du Musicien, le pianiste-accompagnateur est un être fragile qui doit faire l’objet de la plus grande attention.

Ce qui lui faut, c’est du soleil. La chaleur de la bonne tempérance. Le tempo qui s’agite dans le respect du phrasé. Pourtant, malgré un environnement souvent hostile, cet animal sait attendrir son auditoire, grâce à son toucher inégalé et sa persévérance à faire face à toutes les imprévus.

 

Des chercheurs ont récemment découvert un ouvrage consacré à cet étonnant personnage : L’accompagnateur Bien-Tempéré, signé par un certain Coenraad V. Bos. En exclusivité pour nos lecteurs, nous avons décidé de faire fi de la pudeur par ailleurs requise en pareille circonstance, et de publier un extrait intégral de cette prose qui dormait sous les « cocotiers absents de la superbe Afrique »[i].

 

L’accompagnateur ne bénéficie pas de la même considération que le soliste. Pourtant, quelle que soit la qualité de l’instrument mis à sa disposition, et quelle que soit l’étendue de sa perturbation intérieure, il ne doit en aucun cas laisser transparaître ses émotions au soliste pas davantage qu’à son auditoire. En toute circonstance, il doit faire montre de bonnes manières. Toute intrusion d’un état d’esprit remonté peut détruire l’équilibre délicat qui doit subsister en tout temps entre les artistes et le public.

 

Et la démonstration de tant de bonnes manières ne suffit pas : il lui faut, tout aussi urgemment et avec autant de bonnes manières, se laisser porter avec la plus haute intelligence par la partition qu’il doit jouer ; seul un état de grâce intérieur lui permettra de rester, avec une constance toujours renouvelée, animé par cet esprit d’empathie inhérent à son métier de pianiste-accompagnateur[ii].

 

Choyez votre pianiste. Engraissez-le de votre phrasé magnifique. Il vous le rendra au centuple.

 

 



[i] Ch. Baudelaire, « Le Cygne »

[ii] « The accompanists do not receive the same consideration accorded soloists [sic]. However, no matter what the state of the piano placed at the disposal of the accompanist, and no matter to what extent he is inwardly perturbed, he must under no circumstances permit his emotions to be known to soloist or audience. Every contingency must be met by the accompanist with an outward manifestation of good manners. Any obtrusion of an upset state of mind into the hypersensitive atmosphere of an artistic occasion may upset that delicately balanced equilibrium which must be maintained at all times in the relations of artists and the public. And the mere outward show of good manners is not sufficient. It must be actuated by a sensitive consideration of the highly important but equally unobstrusive part he must play, and by the spirit of constant, sympathetic collaboration which comes only from an inner grace. » (Coenraad V. Bos, The Well-Tempered Accompanist, Bryn Maur, Pennsylvania, Theodor Presser Co., 1949, pp. 80-81.)